Atterrissage …

Je plane.

Je n’ai pas pris de drogue psychédélique, juré ! Croix de bois, fil de fer barbelé.

Non, je lis le numéro 31 de la revue HEY !(1) en écoutant l’album Quark, Strangeness and Charm.(2)

Quel moment exaltant ! La créativité et l’imagination des artistes balaient la grisaille. Je vole de nuage en nuage dans le ciel bleu azur. Le soleil réchauffe mon corps et une brise iodée caresse ma peau …

Et puis la dernière page, le dernier son, l’atterrissage brutal !

Je tombe sur un immense parquet de bois. Autour de moi des milliers de boîtes délavés et vermoulues s’empilent formant de grandes tours dont les sommets se perdent dans le ciel blafard.

Soudain le son d’un polyphon fait vibrer l’air quelques instants, puis le silence. Des portes s’ouvrent en grinçant. De chacune des boîtes sort une marionnette.

Le ciel se rempli de pantin de bois qui tombent des étages supérieurs. Leurs fils s’emmêlent, bras et jambes s’agitent dans l’air saturé d’odeur de résine. Au sol, elles s’entassent et s’empilent dans un désordre total. Mais voilà qu’une partie d’entre elles se relèvent et brinquebalent dans la même direction, vers un tchou-tchou à vapeur qui les emmènera dans ces usines au loin dont les gigantesques cheminées crachent une fumée noire.

Des camions aux grandes roues en chêne apparaissent et ramassent les pantins cassés dont certains bougent encore. Ils serviront à alimenter le feu sous la grande marmite qui produit la vapeur indispensable au fonctionnement des tronçonneuses, des scies et des riveteuses qui participeront à la fabrication de la nouvelle génération de poupées .

Le calme revient et je décide de visiter la ville.

Je marche sur un parquet en pin massif astiqué en permanence par des cireuses et des lustreuses géantes qui dégagent une odeur de white spirit entêtante. En fuyant ces émanations écœurantes, je débouche sur une esplanade où trône une immense statue de teck. Elle n’a pas de volume, c’est une énorme planche enfoncée dans le sol. Elle représente une poupée, les bras en croix, les paumes tournées vers le bas et à chacun de ses doigts pendent des cordes de différentes longueurs. Son regard fixe le sol ou quelques polichinelles à genou récitent la prière du grand marionnettiste.

Je retourne à grand pas vers mon lieu de départ quand un orgue se met à rugir des notes discordantes.

Le tchou-tchou réapparaît et libère des milliers de pantomimes de retour du travail. Avant de rejoindre leur boîte, certains d’entre eux vont dans un grand entrepôt récupérer chiffon en bambou et cires pour nettoyer leur corps débile où apparait quelques tâches et rayures. D’autres discutent devant les tours. Ils parlent du temps qui risque de tourner à la pluie, ennemi suprême qui gonfle le bois et écaille les peintures. Un grondement s’élève, l’équipe de bilboquet de Grandrabot a battu trois à zéro celle de Racinetordue. La rumeur se répand, c’est encore SIPO qui est à l’origine de la victoire. On parle même dans les milieux autorisés de le recouvrir d’une feuille d’or afin de le rendre imputrescible, la distinction suprême !

Je n’entends plus que le bruit de fond de leurs babillages alors que mes yeux fixent une marionnette décati aux fils usés qui traîne au bout d’une corde un chien à roulette. Ce dernier dépose de temps à temps sur le trottoir d’ambre rutilant une petite cheville de bois ou un peu de sciure.

L’odeur et les caquetages ridicules me donnent la migraine puis un haut le cœur et je vomis sur un guignol qui me crie : c’était mieux avant !

Oui avant que le grand marionnettiste ne crée Pulcinella et Scaramuccia dont les enfants engendrèrent ce théâtre démentiel !

(1) Magazine Modern Art & Pop Culture. Saison 1 disponible sur https://www.ankama.com/fr et saison 2 sur https://www.heyheyhey.fr/fr/ 
(2) Quark, Strangeness And Chram album du groupe Hawkwind (1977) 

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